William Hurt: l’acteur anti-star

Son prix d’interprétation au dernier Festival de Cannes, il ne l’a pas volé. William Hurt se veut avant tout un acteur, ce qu’il est, tout au long de ses films où il nous offre ses mille visages. De «Au-delà du réel»à «Gorky parc» ou à «L’œil du témoin» qui vient de sortir en vidéo, Hurt ne peut faire que du bien.

William HurtL’œil Redfordien, la stature Harrison Fordienne, et pourquoi pas la démarche de Gary Cooper aussi ? La vérité c’est que William Hurt est assez grand (1,84 m, 72 kg aux dernières nouvelles !) pour se ressembler à lui tout seul, comme tous les rares et vrais acteurs. Après l’avoir pris en filature à travers ses différents films, après avoir recueilli quelques témoignages outre-Atlantique de petits gâtés qui ont eu le privilège de le voir sur les planches, après avoir épluché des piles de documents photos et écrits, il apparaît inévitable de condamner au succès William Hurt. Et sans appel, parce qu’il est vraiment truffé de talent. Et dire qu’il a failli épouser la religion et devenir pasteur ! Avant d’entrer à la Juilliard School il a, en effet, suivi des cours de théologie à Boston. Education oblige. Né le 20 mars 1950 à Washington DC, il est le fils d’un employé du département d’Etat. William Hurt passe son enfance entre le Paskistan, le Soudan, Guam, l’Afghanistan, l’Angleterre, la France aussi… Et il garde une certaine tendresse pour le pays et la langue française. A 6 ans, ses parents divorcent, ce qui ne manque pas de plonger William Hurt dans des abîmes de perplexité. Il faut dire que ce pur Wasp — qu’il le veuille ou non — c’est-à-dire White Anglo-Saxon protestant, possède, en dehors de ses cheveux blonds et ses yeux bleus des glaciers, certains principes hérités d’une éducation sans faille. Donc divorce de la mère qui se remarie avec Henry Luce III, héritier de l’empire de presse Time. Et puis une enfance plutôt privilégiée, mais qui ne mène pas tout droit aux carrières artistiques. Pourtant, de la théologie au théâtre, il n’y a qu’un ou deux phonèmes que William Hurt n’hésite pas à franchir. Entre-temps, et avant de «faire l’acteur», William Hurt, garçon de bonne famille, a cumulé les expériences de sa génération qui font qu’une vie est une vie et pas un itinéraire préfabriqué : un temps chauffeur routier, il a ensuite travaillé dans un élevage de moutons en Australie, avant de sillonner l’Amérique au moins dix fois et dans tous les sens en moto et en émule d’«Easy rider». D’un mariage raté et d’un divorce réussi, William Hurt garde aujourd’hui un petit garçon et une meilleure amie : la mère de son enfant. Et puis un jour, William Hurt aborde le théâtre. Il enchaîne les rôles de Shakespeare avec «Hamlet» ou « Le songe d’une nuit d’été», à George Bernard Shaw, en passant par Wedekind, «Lulu», ou Eugène O’Neill, «Long voyage vers la nuit». On le voit ensuite à la télévision dans une série intitulée «Best of familles» et dans des dramatiques. A partir de 1980, William Hurt passe au 7e art. C’est d’abord dans «Au-delà du réel» (Altered states) de Ken Russell qu’on peut le découvrir dans le rôle d’un savant allumé, fou de Dieu et d’expériences dans lesquelles il se sert de lui-même comme cobaye.

William Hurt 2William Hurt est époustouflant dans ce film qui l’est un peu moins, tant il s’attaque à un sujet marginal. Le film recevra d’ailleurs plus un succès d’estime qu’une large audience du public. Ensuite, William Hurt apparaît dans «L’œil du témoin» de Peter Yates en 1981. Cette fois-ci il est surprenant et, passez-moi le superlatif, quasiment merveilleux. En plus, la midinette ou le midinet (!) qui sommeille en chacun de nous n’oubliera pas de préciser qu’il est beau au-delà du réel ! Tout en n’étant pas la qualité première pour un acteur, il faut avouer que le talent, mêlé à l’intelligence et à la beauté, provoque une alchimie de qualité lorsqu’elle passe au cinéma. Mieux vaut un bel acteur doué et bien balancé qu’un mauvais acteur nul et laid. Bref, «L’œil du témoin» le met dans la peau de Daryll Deever, un Viet-vet night-porter ou un vétéran du Vietnam portier de nuit, mais ça revient au, même. Daryll Deever se retrouve plongé dans la série B comme personne. De filature en aiguille, d’assassins en assassinés, « L’œil du témoin» a le privilège de laisser William Hurt exercer son talent. Et quel talent ! On se demande même si, pour jouer aussi juste, il n’est pas allé comme son personnage perdre quelques belles années de sa jeunesse et des illusions dans la plus inepte des guerres, s’il y en a une. L’année 1981 est bonne pour William Hurt qui enchaîne avec «La fièvre au corps» (Body hast) de Lawrence Kasdan où il interprète un avocat magouilleur qui devient un joujou entre les longues mains fines d’une femme fatale. En 1983, on peut voir William Hurt dans «Les copains d’abord» ( I ne bigchill) de Lawrence Kas-dan où il joue le rôle d’un dealer. Film nostalgique sur l’amitié à long terme elles retrouvailles douloureuses d’une bande de copains atomisée par la vie, l’amour, la guerre… Puis il est un détective soviétique qui tombe amoureux d’Irina (interprétée par Joanna Pakula) dans le polar de l’Est «Gorky Park» réalisé par Michael Apted. Enfin 1985 et c’est le prix d’interprétation à Cannes pour «Le baiser de la femme araignée» (Kiss of the spider-woman) du cinéaste brésilien Hector Babenco. Ce film a permis à William Hurt de composer un rôle certes difficile (on sent d’ailleurs à quel point l’expérience théâtrale de Hurt peut avoir eu de l’importance dans son interprétation), en tous cas un des rôles les plus gratifiants qu’il puisse être donné de jouer à un acteur. «Le baiser de la femme araignée», c’est la confrontation, entre les quatre murs d’une prison, d’une quelconque dictature d’Amérique du Sud, entre un journaliste de gauche, militant activiste pur et dur inculpé pour activités subversives, et un homosexuel un peu fofolle arrêté pour détournement de mineur. L’homosexuel, c’est Molina joué par William Hurt. Pour lui, il est clair que l’Etat dictature n’est rien comparé à l’état amoureux ! Mises à part quelques séquences en extérieur, quelques flashbacks et des apartés de fictions liés à l’imaginaire nunuche de Molina, inspiré par les romances à l’eau de rose néo-nazies, tout se passe dans une cellule minuscule. Son personnage est empreint d’une telle sensibilité, d’un tel désarroi qu’il en devient vraiment génial. Pourtant c’est un rôle difficile, qui joue beaucoup sur le physique et les déplacements, sans tomber dans la sordide caricature de «folle». Il est touchant, beau jusque dans ses délires. Il est surtout parfaitement crédible. En attribuant le prix d’interprétation à William Hurt, Cannes ne s’est pas trompé, qui confirme, plutôt que de révéler, un immense acteur. Aujourd’hui, et après avoir, au mois de juin, participé à une course de voiliers à partir du Massachusetts jusqu’aux Bermudes, William Hurt tourne dans le premier film d’une jeune réalisatrice : «Children of lesser god» de Randa Haines. Son rôle ? Celui d’un professeur dans une école pour sourds et malentendants. Il a évidemment appris le langage gestuel pour ce rôle. «La voix est dans leur mains, le son dans leurs yeux», dit William Hurt à propos des sourds. «Chaque matin, c’est une image solitaire que vous renvoie votre miroir». Prononcée par William Hurt, cette phrase prend tout son sens et garantit en tout cas que ce dernier ne tombera pas dans les pièges du star-system. Car, enfin, William Hurt apparaît comme cette nouvelle race d’acteurs qui sont anti-médias comme il est difficile de l’être dans les années 80 et qui en tirent un immense profit parce qu’ils font le plus parler d’eux. Hollywood verrait bien William Hurt prendre la relève des Redford ou Newman vieillissants. Mais ça tombe plutôt mal. Il leur a déjà refusé une quinzaine de rôles : «J’aime trop prendre l’air, au sens propre comme au figuré», dit-il à ce propos. Enfin, s’il est une anecdote qui colle vraiment au personnage de William Hurt, c’est bien celle qui lui est arrivée à Cannes cette année. Il faisait partie des invités d’honneur (distribution des prix oblige) d’une soirée au Palm Beach. On lui barre l’entrée : il faut dire qu’avec sa barbe et ses lunettes, William Hurt n’a que peu de ressemblance avec «la Molina» de l’écran. Et William Hurt non pas de piquer une crise d’apoplexie comme auraient fait la plupart, ni d’insulter les portiers comme auraient fait certains, ni de bouder, etc., mais simplement de repartir de très bonne humeur finir la soirée avec des amis et de déclarer après l’incident : «C’est un grand soir pour moi. Toute ma vie, j’ai travaillé pour être acteur et pas une star. Me faire barrer l’entrée de l’endroit où l’on m’a supplié d’aller parce qu’on ne m’a pas reconnu, c’est la plus grande des récompenses». Un homme d’une telle éducation, ça ne s’invente pas !

by Jice on février 12th, 2015 in Hobbies

There are no comments.

Name*: Website: E-Mail*:

XHTML: You can use these tags:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>